13- Deux menteurs divins : le sont-ils vraiment ?

PERSONNAGES
Krishna
Satyavama, Sa femme
Durvasha, un grand Sage, très dévoué à Krishna

ACTE I – SCÈNE I

(Le palais de Krishna. Krishna et Satyavama sont ensemble)

SATYAVAMA : Comment se fait-il que les gens pensent que tu es plein de compassion ? Je sais que tu n’as pas de compassion du tout. Regarde par exemple ton plus grand dévot. Il répète ton nom avec tant de ferveur et de dévouement ! Mais tu ne t’en occupes pas. Tout ce qu’il mange, c’est un brin d’herbe de temps en temps, parce qu’il n’y a personne pour le nourrir.

KRISHNA : Que veux-tu que je fasse ?

SATYAVAMA : Pourquoi ne demandes-tu pas à quelqu’un de s’occuper de lui ? Tu as tant d’admirateurs et de partisans. Pourquoi ne demandes-tu pas à l’un d’entre eux d’apporter de la nourriture à Durvasha chaque jour, pour qu’il puisse continuer à méditer et avoir quand même une nourriture décente ?

KRISHNA : Il n’a pas besoin de ce genre de nourriture.

SATYAVAMA (se fâchant) : Il en a besoin, mais tu ne la lui donnes pas.

KRISHNA : Non, non. Sa nourriture est différente, complètement différente.

SATYAVAMA : Je suis sûre que si je lui apporte quelque chose de délicieux à manger, il l’avalera sur le champ avec voracité.
KRISHNA : Certes, peut-être as-tu raison. Tu peux essayer. Traverse la Jamuna pour aller le voir, puis reviens me voir pour me dire ce qu’il dit de ta nourriture.

SCÈNE II

(Satyavama, ayant préparé un repas particulièrement délicieux, s’en va vers la rivière Jamuna et tente de la traverser. La Jamuna est une rivière minuscule qui arrive habituellement à hauteur du genou, mais lorqu’il y a une inondation ou un orage, on doit prendre le ferry pour la traverser. Satyavama s’aperçoit que l’eau déferle comme en cas de brusque montée de la mer. Le batelier refuse de l’emmener à cause du danger. Satyavama, déprimée et furieuse, retourne au palais)

SATYAVAMA : Krishna, je suis partie traverser la rivière pour apporter à manger à ton plus proche disciple, mais la rivière m’était hostile. Fais quelque chose !

KRISHNA : D’accord. Va et dis à la rivière : “ Si mon Seigneur Krishna n’a vu le visage d’aucune autre femme que moi, alors calme-toi. ”

SATYAVAMA : Comment puis-je dire cela ? Je sais combien d’amies tu as. Je ne peux dire à Jamuna que tu n’as vu le visage d’aucune autre femme que moi. Ce ne sont que des mensonges ! Jamuna ne se calmera jamais. Tu as vu le visage de millions de femmes. Dire que tu n’as vu que le mien est ridicule !

KRISHNA : Va. Va dire ce que je t’ai dit à Jamuna et vois ce qui se passe.

SCÈNE III

(Satyavama se tient sur le bord de la rivière en furie)

SATYAVAMA : Ô Jamuna, si mon Seigneur Krishna n’a vu le visage d’aucune autre femme que moi, alors je t’en prie, calme-toi afin que je puisse traverser.

(La rivière s’apaise et elle traverse)

SATYAVAMA (pensant tout haut) : Je suis sûre que la Jamuna m’a laissé passer juste pour satisfaire Krishna.

(Elle arrive à l’endroit où Durvasha médite. Il est dans une transe élevée mais ouvre lentement les yeux lorsqu’elle s’approche de lui)

SATYAVAMA : Ô Durvasha, j’ai remarqué que depuis plusieurs semaines, tu répètes le nom de mon Seigneur avec la plus profonde dévotion, et que tu ne manges quasiment pas. Aujourd’hui, je t’ai apporté de la nourriture que j’ai préparée spécialement pour toi.
DURVASHA (toujours dans une conscience méditative, touche les pieds de Satyavama) : Mère, ta compassion est une nourriture qui me suffit. Pourtant je suis suprêmement reconnaissant que tu aies pensé à moi et m’aies apporté de la nourriture.

(Satyavama doit nourrir Durvasha elle-même car il est toujours en transe. Lorsqu’il a fini de manger, Durvasha s’incline et touche les pieds de Satyavama)

SATYAVAMA : À présent je rentre à la maison. Je suis heureuse que tu sois satisfait de mon repas.

(Satyavama sort.)

(Durvasha reprend sa profonde méditation, et Satyavama revient un peu plus tard.)

SATYAVAMA : Ô Durvasha, je t’en prie, aide-moi. Il n’y a pas de batelier à la rivière et mon Seigneur est de l’autre côté. Je ne peux traverser à cause de l’orage. Quand je suis venue ici, c’était orageux également, mais mon Seigneur a apaisé la rivière. À présent, mon Seigneur n’est pas là. Dis-moi je t’en prie ce que je dois faire.

DURVASHA : C’est très simple, Mère. Je vais te le dire. Va et dis ceci à la rivière : « Si Durvasha n’a rien mangé d’autre que quelques brins d’herbe depuis plusieurs années, alors tu dois te calmer, ô Jamuna.»

SATYAVAMA : Tu es fou ! Tu es un menteur ! Je viens de te donner à manger de mes mains un repas délicieux, et tu me demandes maintenant de dire cela !

DURVASHA : Mère, je t’en prie, dis à la rivière ce que je t’ai dit. Je viens avec toi.

(Durvasha et Satyavama sortent)

SCÈNE IV

(Satyavama et Durvasha sont à la rivière)

SATYAVAMA (s’adressant à la rivière d’un ton sarcastique) : Si Durvasha n’a rien mangé d’autres depuis plusieurs années que quelques brins d’herbe, alors je t’en prie, Jamuna, calme-toi. (L’eau s’apaise. Satyavama est surprise et fâchée) Durvasha, ton Seigneur est un menteur et toi aussi ! Je suis prise entre deux menteurs. Mais au moins, je peux rentrer à la maison.

(Satyavama sort)

SCÈNE V

(Le palais de Krishna)

SATYAVAMA : Krishna, tu es un menteur, et tu as appris à ton plus cher disciple à dire des mensonges.

KRISHNA : De quels mensonges sommes-nous coupables ?

SATYAVAMA : Tu as dit que tu n’as jamais regardé le visage d’une autre femme que moi dans ta vie. Comment est-ce possible ? Tu as vu des millions de femmes. Nous avons tant de parentes, y compris ta mère, ta sœur et tant d’autres. Comment peux-tu dire alors que tu n’as vu le visage d’aucune autre femme ?

KRISHNA : Satyavama, tu ne comprends pas ma connaissance spirituelle. Tu es la personne qui m’est la plus chère au monde. Toi et moi sommes un. Lorsque je regarde une femme, je vois immédiatement ton visage dans cette personne. Pour moi, tu représentes l’ensemble des femmes. Lorsque je regarde le visage de n’importe quelle femme, physiquement il est différent, mais d’après ma sagesse intérieure, ma lumière intérieure, je vois que cette personne n’est en fait autre que toi. Tu es la Mère Divine et je suis le Père Divin. Ainsi, je te vois, ma partie féminine, en chacune. Comment puis-je dire alors que je vois quelqu’un d’autre ? C’est toi que je vois sous différentes formes.

SATYAVAMA (satisfaite) : Je vois. Tu es dans ta conscience universelle. Tu es le Seigneur et je suis ta divine Shakti. Mais qu’en est-il pour ce menteur de Durvasha ? C’est ton dévot. Je lui ai donné un délicieux repas de mes propres mains. Et immédiatement après, il a dit qu’il n’avait rien mangé d’autre que quelques brins d’herbe depuis plusieurs années !
KRISHNA : Chère Satyavama, pendant tout le temps que tu le nourrissais, Durvasha était en transe. Il est en transe perpétuelle. Et ce qu’il mange dans sa transe est la félicité, l’extase. C’est sa seule nourriture. Il a pratiquement perdu toute conscience extérieure. En de rares occasions, il redescend dans la conscience terrestre. La plupart du temps, il est dans sa plus haute Conscience transcendantale où il communie avec moi. Je le nourris de Paix, de Lumière et de Félicité. Lorsqu’il t’a dit n’avoir mangé que des brins d’herbe, il disait la vérité. Il a mangé ta nourriture, c’est vrai, mais il n’a ressenti aucun goût dans ce que tu lui as donné à manger. Il n’a bu que mon nectar divin tout le temps. Avant d’entrer dans cette discipline rigoureuse, cette vie austère, il a décidé qu’il ne mangerait que des brins d’herbe après avoir commencé la méditation sérieusement. Il a toujours cette idée-là en tête, et il pense toujours qu’il ne mange que de l’herbe, car il n’est pas conscient des choses extérieures, des choses terrestres. Il a perdu la conscience du monde extérieur. Ainsi, si tu lui donnes une délicieuse nourriture terrestre, il n’en sent pas plus de goût s’il mange de l’herbe. Voilà pourquoi il a pu dire qu’il n’avait rien mangé d’autre que de l’herbe depuis des années.

SATYAVAMA : Tu m’as convaincue, mon Seigneur. Je t’en suis reconnaissante. Je retire mes accusations.
(Krishna sourit)